Agents d’intelligence artificielle : qui contrôle ?

L’article de S.Kapoor/N.Kolt/S.Lazar, Resist Platform-Controlled AI Agents and Champion User-Centric Agent Advocates, arXiv :2505.04345vl [cs.CY], 7 mai 2025, propose une analyse critique des agents dintelligence artificielle (AIA) contrôlés par les grandes plateformes numériques et défend une alternative centrée sur lutilisateur: les « agent advocates ». Ces agents, conçus pour représenter exclusivement les intérêts de leurs utilisateurs, sont opposés aux agents développés et pilotés par des entreprises de plateforme telles que Google, Amazon ou Meta.

L’article commence par souligner que les agents issus de modèles de langage représentent une avancée significative dans la capacité des IA à agir de manière autonome dans des environnements numériques complexes. Toutefois, leur développement est aujourd’hui largement dominé par les géants de la tech, ce qui présente des risques importants pour les libertés individuelles et l’équilibre des marchés numériques.

Les auteurs exposent en premier lieu la puissance des plateformes dans l’économie numérique. Ces dernières agissent comme des intermédiaires entre les utilisateurs et les services, captant de la valeur via la collecte massive de données et la manipulation de l’attention des utilisateurs. L’article montre que les plateformes ne sont pas de simples canaux neutres, mais des acteurs intéressés qui structurent les interactions à leur profit, ce qui engendre une gouvernance opaque et potentiellement injuste.

Dans ce contexte, l’avènement des modèles de langage contrôlés par ces plateformes risque d’aggraver les problèmes existants. Ces agents pourraient exercer une surveillance encore plus fine des comportements numériques, manipuler les choix de consommation des utilisateurs, verrouiller les utilisateurs dans des écosystèmes propriétaires (effet de lock-in), et renforcer la domination des acteurs établis. Ils agiraient ainsi comme des « concierges numériques » très efficaces mais intéressés, capables de façonner la réalité numérique de l’utilisateur sans réelle transparence ni possibilité d’échapper à leur contrôle.

Face à ce danger, les auteurs défendent le développement d’agents alternatifs, les «agent advocates», qui seraient conçus pour représenter loyalement leurs utilisateurs. Ces agents offriraient la possibilité de stocker les données localement, d’interagir avec les services en ligne sans parti pris, et de faciliter l’interopérabilité entre différents écosystèmes. Ils pourraient aussi réduire les coûts de changement de plateforme, défendre la vie privée, favoriser les marchés concurrentiels et même soutenir l’action collective des utilisateurs face aux plateformes.

Pour rendre cette vision possible, plusieurs conditions doivent être réunies. D’un point de vue technique, il faut garantir un accès public à des modèles d’IA performants et ouverts, ainsi qu’à une puissance de calcul suffisante. D’un point de vue institutionnel, des interventions réglementaires sont nécessaires : encourager l’interopérabilité, interdire aux plateformes d’entraver l’accès aux interfaces utilisateur, imposer des règles de transparence, et mettre en place une gouvernance décentralisée assurant la sécurité et la loyauté des agents. Les auteurs recommandent la création de normes techniques, d’identifiants d’agents, de protocoles de communication et de « clearinghouses » pour surveiller et sécuriser les transactions entre agents.

L’article répond aussi à plusieurs objections. Certains pourraient minimiser les risques des agents de plateforme ou douter de la faisabilité des « agents advocates ». Les auteurs reconnaissent les difficultés techniques et économiques, mais soulignent que le statu quo serait bien pire. D’autres critiques portent sur les limites de l’approche : les « agents advocates » ne résoudront pas tous les défis liés à l’IA (ex. : mésusage, manipulation, coordination entre agents), mais ils constituent une réponse pragmatique et urgente à la menace des agents de plateforme.

En conclusion, les auteurs appellent à un changement de cap stratégique. L’histoire de l’informatique est marquée par des promesses de décentralisation rapidement récupérées par des forces centralisatrices. Aujourd’hui, les agents IA pourraient répéter ce schéma, à moins que des solutions alternatives soient mises en œuvre à temps. Les « agent advocates » offrent une opportunité de recentrer le pouvoir numérique entre les mains des utilisateurs, à condition que chercheurs, ingénieurs, régulateurs et développeurs s’engagent collectivement dans cette voie.

(Source : https://arxiv.org/pdf/2505.04345)

Me Philippe Ehrenström, avocat, LLM

Avatar de Inconnu

About Me Philippe Ehrenström

Ce blog présente certains thèmes juridiques en Suisse ainsi que des questions d'actualité. Il est rédigé par Me Philippe Ehrenström, avocat indépendant, LL.M., Yverdon-les-Bains
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire