Les systèmes d’IA de transcription : gain de temps ou risque ?

Le billet de blog d’Imogen Parker, Transcribing trust: is transcription the use case that shows AI’s transformative power? Publié le  11.11.2025 sur le site du Global Government Forum (https://www.globalgovernmentforum.com/transcribing-trust-is-transcription-the-use-case-that-shows-ais-transformative-power/) part d’un constat: dans le secteur public britannique, les outils d’IA de transcription – parfois appelés « scribes IA », « scribes ambiants » ou technologies de reconnaissance vocale – sont en plein essor. Des modèles de fondation récents permettent une reconnaissance automatique de la parole beaucoup plus précise et flexible qu’auparavant. Le gouvernement UK a lancé un programme d’« AI Exemplars » qui finance, entre autres, des outils de prise de notes et de compte rendus, comme Justice Transcribe pour la justice, Discharge Summaries pour la santé ou Minute pour les collectivités locales. À côté de ces solutions publiques, on trouve des produits commerciaux (par exemple pour le travail social) et les fonctions de transcription intégrées dans des outils généralistes comme Microsoft Copilot. Les chiffres cités évoquent environ un tiers des travailleurs sociaux utilisant déjà des outils d’IA générative avec une fonction de transcription.

Sur cette base, l’auteure constate un réel optimisme des décideurs publics : la transcription pourrait être un cas d’usage emblématique de la « puissance transformatrice » de l’IA, notamment en termes de gains d’efficacité. Cela repose sur plusieurs éléments. Les grands modèles de langage peuvent désormais être ajustés à de nombreuses tâches spécifiques. La charge de « paperasserie » est un grief récurrent des professionnels de première ligne, en particulier dans la santé et le social où la documentation est de loin l’activité la plus chronophage. Des outils de transcription fiables pourraient faire gagner un temps substantiel. Ils pourraient aussi jouer un rôle d’« égaliseur » en aidant des professionnels très compétents dans la relation humaine mais moins à l’aise avec l’écrit ou l’administratif. Autrement dit, on est face à un cas où l’IA semble répondre précisément à un problème identifié depuis longtemps.

Mais pour savoir si ces promesses peuvent réellement se concrétiser, il ne suffit pas de mesurer quelques gains de productivité. Il faut, selon l’auteure, répondre à une série de questions plus larges. Les plus évidentes concernent le taux d’erreur des transcriptions et la valeur ajoutée en termes d’efficacité. Cependant, d’autres enjeux doivent structurer les plans d’évaluation dès maintenant.

Le premier bloc de questions porte sur les modèles de fondation qui sous-tendent ces outils. Les phénomènes de « fabrication » d’informations ou « hallucinations » sont bien connus : les modèles peuvent produire un contenu inexact ou fictif. L’absence de cadres robustes de tests, de contrôles de sécurité et de transparence pour ces modèles accentue le risque. Des données biaisées ou un langage toxique peuvent être intégrés à l’outil, avec des effets négatifs même si le modèle a été affiné pour un domaine particulier, comme la santé. Les systèmes de reconnaissance vocale peuvent produire des transcriptions erronées qui véhiculent des représentations déformées ou stigmatisantes des personnes enregistrées. Dès lors, les évaluations doivent porter non seulement sur la précision globale, mais aussi sur la capacité des utilisateurs à détecter et corriger les erreurs, et sur les conséquences des contenus non seulement inexacts mais potentiellement nuisibles pour les individus.

Le deuxième bloc concerne la protection des données, la sécurité et la confidentialité. L’usage de modèles de fondation, souvent fournis par de grands acteurs privés, soulève la question de ce qui est fait des données – parfois très sensibles – qui transitent par ces outils. Selon l’auteure, les solutions gratuites ou grand public offrent rarement une protection significative des données. Elle rappelle l’avertissement du responsable national de l’information clinique du NHS anglais, qui a constaté une utilisation diffuse d’outils de transcription dans la pratique clinique alors qu’ils ne respectaient pas les exigences du NHS en matière de protection des données et de sécurité clinique. Le NHS a demandé l’arrêt de tout outil non conforme. Ce type d’intervention illustre le besoin de clarifier les conditions techniques et juridiques préalables à l’usage de ces outils, surtout dans des environnements régulés comme la santé.

Au-delà de ces aspects de fond, il faut analyser la performance des outils en conditions réelles. Une question clé est le degré de fidélité de la transcription par rapport à l’échange oral. Comment ces systèmes se comportent-ils avec différents accents, langues, dialectes, argots, avec des pathologies qui affectent la parole, avec du bruit de fond ou des interlocuteurs qui parlent en même temps ? Comment se comparent-ils à des transcripteurs humains, et certains groupes de personnes sont-ils plus pénalisés par l’automatisation que d’autres ?

L’auteure attire aussi l’attention sur les effets de ces outils sur le contenu même des échanges entre professionnels et usagers. Savoir que tout est transcrit modifie-t-il la façon dont on parle, la franchise de la discussion, le degré de confort des personnes ? Quelles règles de consentement et de « bonne pratique » devraient encadrer l’usage de la transcription, notamment dans des contextes sensibles comme les ressources humaines, le travail social ou la police ? Il faut aussi se demander si la prise de notes ne risque pas de se réduire à ce qui est prononcé à voix haute, au détriment d’éléments non verbaux comme le langage corporel, les silences ou les mouvements, qui peuvent être significatifs dans certaines professions.

Vient ensuite la question de l’usage des transcriptions. Pour que la transcription apporte des bénéfices, les professionnels doivent pouvoir s’appuyer sur ces textes. Cela pose des questions de recevabilité et de gouvernance. Les transcriptions automatiques sont-elles admissibles comme preuve ou comme base de décisions formelles et de procédures contradictoires ? Qui porte la responsabilité juridique de leur exactitude dans des contextes à forts enjeux, et qui répond des défaillances techniques ou des biais, sachant que les modèles de fondation sont peu régulés ?

Sur le plan des pratiques professionnelles, l’introduction de ces outils implique probablement une redistribution des rôles et des obligations. Il peut émerger un « devoir » nouveau de vérifier les textes produits par la machine. Si une erreur technique cause un dommage, qui en répondra, l’éditeur du logiciel, l’administration, le professionnel qui a signé le document ? Par ailleurs, si des gains de productivité sont réalisés, à qui profiteront-ils ? Les agents disposeront-ils réellement de plus de temps pour la relation avec les bénéficiaires, la formation ou la réflexion éthique, ou les gains seront-ils absorbés par une augmentation des charges de dossiers ? Ces questions doivent faire partie des évaluations d’impact, faute de quoi les bénéfices attendus risquent de se dissoudre dans les contraintes organisationnelles.

L’auteure explique ensuite que parler de « transcription » est déjà réducteur. Beaucoup d’outils offrent désormais des fonctions supplémentaires : résumé automatique, rédaction de rapports, voire assistance à la décision. Ces fonctions peuvent renforcer les gains d’efficacité, mais elles complexifient fortement l’évaluation. Les erreurs ou biais dans les résumés ou les recommandations sont plus difficiles à repérer que dans une simple transcription, alors même que leurs conséquences sur la décision peuvent être plus importantes.

Elle illustre ce point par une recherche de Sam Rickman portant sur la « justice contre-factuelle ». En utilisant des grands modèles de langage pour générer des dizaines de milliers de résumés de notes de cas réelles, l’étude examinait si la sortie de l’IA variait selon le genre attribué à la personne, à entrée identique. Résultat : un modèle (Llama 3) produisait des résumés très similaires pour des hommes et des femmes, alors qu’un autre modèle (Gemma) générait des différences marquées. Dans un exemple cité, le même cas est résumé de manière plus défavorable lorsque la personne est présentée comme un homme, et de façon plutôt positive lorsqu’il s’agit d’une femme. Cet exemple montre que deux modèles généralistes comparables peuvent adopter des « visions » du monde divergentes, avec des effets potentiels sur l’évaluation des situations.

Au-delà du biais, ces fonctions de résumé soulèvent des questions sur la hiérarchisation de l’information. Dans quelle mesure les résumés d’IA reflètent-ils les priorités qu’un professionnel humain aurait mises en avant ? Quel niveau de confiance les agents accordent-ils à ces résumés, et comment cela influe-t-il sur leur compréhension des dossiers et leur mémorisation des échanges ? Si les professionnels se reposent trop sur les synthèses automatiques, ils risquent d’avoir une vision plus distanciée et moins nuancée des situations individuelles.

En conclusion, l’auteure présente brièvement les travaux en cours de l’Ada Lovelace Institute, qui consacre cette année un programme entier à l’étude des outils de transcription dans le secteur du travail social. L’objectif est d’accumuler de la preuve sur le terrain, à partir des pratiques des travailleurs sociaux, pour documenter les usages réels, les bénéfices et les risques, et pour proposer des cadres d’évaluation adaptés. Un premier document de type « explainer » doit présenter le fonctionnement de ces outils ainsi que leurs principaux risques et avantages, avant la publication d’une recherche plus complète. L’ensemble de ce raisonnement vise à montrer que la transcription est bien un cas d’usage prometteur pour l’IA dans le secteur public, mais que sa réussite dépendra étroitement de la manière dont seront traitées les questions de précision, de biais, de protection des données, de responsabilité et d’impact sur les professions.

Me Philippe Ehrenström, avocat, LLM, CAS en Droit et Intelligence Artificielle

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About Me Philippe Ehrenström

Ce blog présente certains thèmes juridiques en Suisse ainsi que des questions d'actualité. Il est rédigé par Me Philippe Ehrenström, avocat indépendant, LL.M., Yverdon-les-Bains
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