Le cadre qui parle trop au bistrot

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Plantons le décor.

Dans une grande ville de Suisse romande, je venais d’accompagner Miss Dona Spaniel, la Chief Happiness Officer de mon Etude, chez le toiletteur. On m’avait suggéré de revenir dans deux heures environs pour récupérer ma collaboratrice canine. J’avais donc pris racine dans un bistrot avec un renversé et mon calepin (un commentaire d’arrêt à écrire, et peu de bonnes idées…)

Mes ruminations furent toutefois vite interrompues par un couple qui s’assit à la table d’à-côté.

On dira, pour faire court, qu’ils appartenaient tous deux à une Fondation à but idéal bien connue en Suisse romande, dont certains des chapeaux à plume ont connu ou connaissent encore une carrière politique (pas à l’UDC, faut-il le dire). Monsieur, car c’est de lui qu’il s’agit, avait la parlure et la vêture de ces milieux. Mais le problème, bien évidemment, était qu’il n’adoptait pas les civilités de l’échange, et notamment une certaine discrétion, un ton retenu, quand il s’exprimait dans un lieu public, mais claironnait et trompetait au contraire ses considérations en direction de sa malheureuse interlocutrice et, par ricochet, envers votre serviteur (qui n’en pouvait mais).

En quelques minutes, j’ai pu ainsi apprendre son titre, sa fonction, son cahier des charges,  les questions de recrutement et de rémunération qui faisaient débat au sein de l’employeur, les tensions causées par le style de management et d’expression choisi par un desdits chapeau (ou casquette) à plume, le résultat de leur exercice précédent, le montant des primes qui était discuté, le contenu de discussions internes, etc. etc.

J’aurais pu garnir mon calepin d’informations, et envoyer le tout à la W********.

Je n’en ai rien fait et suis parti, embarrassé.

C’est d’abord parce que ladite Fondation fait plutôt du bon travail, malgré ses tentures idéologiques. Mais c’est aussi parce que j’étais gêné par cette manière de traiter la sécurité des données de l’employeur et de ses employés, sans compter encore la question du respect du devoir de diligence et de fidélité. Faut-il le dire, ce qui précède ne sont pas des informations publiques (ou pas toutes en tout cas), et elles n’ont pas à être diffusées sans limites ni contraintes dans un estaminet. La faute n’en est toutefois pas exclusivement celle du beau parleur. Elle peut traduire en effet un manque de culture de la confidentialité et de la sécurité des données chez l’employeur, qui serait d’ailleurs préoccupant eu égard à ses buts.

On me parle souvent de violations très techniques ou technologiques de la sécurité des données. Or elles peuvent se faire de manière beaucoup plus simple, à une table, dans un bistrot, un bon jour de grâce de l’an 202*, dans une ville de Suisse romande…. Il me semble donc que l’employeur pourrait utilement penser à la formation de son personnel et de ses cadres sur ces questions, car il parait y avoir quelques lacunes….

Je suis allé rechercher Miss Dona Spaniel avec un peu d’avance et l’ai retrouvée toute pimpante. Je n’ai jamais eu ce genre de problèmes avec elle, mais il est vrai que c’est une cocker, que je la paye en croquettes et en biscuits pour chiens et qu’elle aboie plus qu’elle ne parle.

Me Philippe Ehrenström, avocat, LLM, CAS, Genève et Onnens (VD)

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About Me Philippe Ehrenström

Ce blog présente certains thèmes juridiques en Suisse ainsi que des questions d'actualité. Il est rédigé par Me Philippe Ehrenström, avocat indépendant, LL.M., Yverdon-les-Bains
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