Podcast Episode 5: Le droit à l’obscurité, maintenant!

Pip: Vous pensez être difficile à trouver sur Internet ? Bonne nouvelle : vous avez peut-être tort, et Me Philippe Ehrenström a consacré un article entier à vous expliquer pourquoi c’est un problème juridique sérieux.

Mara: Aujourd’hui on explore un concept qui remet en question notre rapport à la visibilité numérique : le droit à l’obscurité. On va voir ce que ça signifie concrètement, pourquoi les victimes de harcèlement en ont besoin, et comment le droit devrait répondre. Commençons par la question centrale.

Vers un droit à l’obscurité ?

Pip: La question posée ici est fondamentale : et si le droit protégeait non pas le secret absolu, mais simplement le fait d’être difficile à trouver ? C’est la thèse que défendent les juristes américains Woodrow Hartzog et Evan Selinger dans un article de la California Law Review, et elle mérite qu’on s’y arrête.

Mara: Le texte définit précisément ce qu’on entend par obscurité : « l’état dans lequel une information personnelle existe peut-être quelque part, mais reste difficile à trouver, à agréger ou à interpréter. »

Pip: Autrement dit, ce n’est pas l’invisibilité totale qu’on réclame — c’est juste que retrouver quelqu’un demande un effort. Or aujourd’hui, cet effort a quasiment disparu.

Mara: C’est exactement le constat de départ. Autrefois, suivre les déplacements d’une personne ou reconstituer son passé exigeait du temps. Aujourd’hui, des bases de données commerciales, des mandats géolocalisés et des outils algorithmiques rendent cette opération rapide, peu coûteuse, parfois automatisée.

Pip: L’article s’appuie sur un cas concret, celui d’une femme désignée sous le pseudonyme d’Ella, victime de harcèlement par un ancien partenaire. Elle a eu recours à la police, aux tribunaux, a quitté Internet, changé de nom, déménagé, changé de carrière — et son harceleur l’a quand même retrouvée.

Mara: Parce que des courtiers en données vendaient des dossiers contenant ses adresses, lieux de travail et habitudes de déplacement. La conclusion juridique est nette : le droit laisse des entreprises monétiser des informations qui peuvent mettre en danger des personnes vulnérables.

Pip: Et le modèle actuel aggrave les choses. On demande aux victimes de repérer elles-mêmes les courtiers en données, de demander la suppression, de vérifier, de recommencer. C’est un épuisement ajouté au préjudice principal.

Mara: Hartzog et Selinger approuvent la proposition de leurs collègues Sharma, Kadri et Adler : une seule demande centralisée suffirait à déclencher une obligation continue de suppression à la charge des courtiers, pas des victimes.

Pip: Il y a aussi la question de la reconnaissance faciale, traitée différemment — non pas par une régulation ciblée, mais par une interdiction pure et simple, parce qu’elle transforme tout espace public en espace lisible et traçable.

Mara: Les auteurs distinguent trois critères pour guider le droit : le pouvoir — qui contrôle la visibilité d’autrui —, la dignité — notamment la capacité concrète de vivre librement —, et la réallocation de la responsabilité vers ceux qui disposent des moyens de surveillance, pas vers les individus isolés.

Pip: Ce qui est peut-être le point le plus important : l’obscurité ne doit plus dépendre du hasard ou de l’inefficacité technique. Elle doit devenir une condition juridiquement protégée.

Mara: Et ça touche directement à la question de ce qu’on autorise les technologies à faire à grande échelle — une question qui dépasse largement le droit américain.


Pip: Ce qui reste, c’est une idée simple mais exigeante : être difficile à trouver est une condition de la liberté, pas un privilège technique.

Mara: Et tant que le droit ne prend pas en charge cette protection, c’est aux individus les plus vulnérables d’en payer le coût. La prochaine fois, on verra quelles autres dimensions du droit numérique sont en train de bouger.

(Source: Woodrow Hartzog/Evan Selinger, On the Right to Obscurity, California Law Review online, juin 2026 (https://www.californialawreview.org/online/right-obscurity))

Me Philippe Ehrenström, avocat, LLM, CAS en Droit et intelligence artificielle, CAS en Protection des données – Entreprise et administration

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About Me Philippe Ehrenström

Ce blog présente certains thèmes juridiques en Suisse ainsi que des questions d'actualité. Il est rédigé par Me Philippe Ehrenström, avocat indépendant, LL.M., Yverdon-les-Bains
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