
Pip: Quand un éléphant reste plusieurs jours auprès d’un cadavre, la sélection naturelle a visiblement ses propres priorités — et elles ne ressemblent pas à ce qu’on aurait prédit.
Mara: Me Philippe Ehrenström explore ici la question du deuil animal sous l’angle évolutif, avec ce que cela implique pour le droit et le statut juridique des animaux. Commençons par ce que la science dit des comportements funéraires dans le monde animal.
(A propos de : Jacob Dembitzer et Dror Ben-Ami, « Corpses as Repositories of Information and Funerals as Information Centres: Why Natural Selection Favours the Bereaved », Ethology, 2026, DOI : 10.1111/eth.70112.)
Le chagrin des bêtes
Pip: La question posée ici est fondamentale : pourquoi des animaux adoptent-ils, face à la mort de leurs congénères, des comportements coûteux — physiquement, biologiquement, socialement — que la sélection naturelle aurait dû éliminer ?
Mara: Jacob Dembitzer et Dror Ben-Ami proposent une réponse dans leur article publié dans Ethology. Voici leur hypothèse centrale : « les cadavres constituent des sources d’information et que les rassemblements autour des morts fonctionnent comme des centres de transmission de connaissances. »
Pip: Ce que cela signifie concrètement : la mort d’un individu n’est pas seulement une perte, c’est un événement informatif. Le cadavre renseigne sur les dangers, les prédateurs, les causes du décès. Le rassemblement qui se forme autour de lui est, en quelque sorte, une séance de formation collective.
Mara: Les comportements documentés sont nombreux et variés : vocalisations inhabituelles, transport prolongé des dépouilles, protection des corps, modifications hormonales. Chez les babouins chacmas, les glucocorticoïdes — hormones du stress — restaient élevés pendant plusieurs mois après la mort d’un individu proche.
Pip: Plusieurs mois. Ce n’est plus un réflexe, c’est une biographie.
Mara: Les corbeaux américains illustrent bien le mécanisme informationnel. Lorsqu’un corbeau découvre un cadavre, ses cris d’alarme attirent des rassemblements de cinquante à soixante individus. Ces oiseaux évitent ensuite le lieu du décès pendant plusieurs semaines, et peuvent mémoriser les personnes associées à un danger pendant au moins deux ans et sept mois.
Mara: Plus frappant encore : les jeunes corbeaux apprennent à reconnaître une menace en observant les réactions des adultes, sans avoir assisté à l’événement. L’information se transmet au-delà des témoins directs.
Pip: Les auteurs parlent de « signal honnête » — un comportement coûteux à produire, et donc crédible pour ceux qui l’observent. Une mère qui transporte son petit mort pendant quarante-huit jours envoie un signal que personne ne peut ignorer, ni feindre.
Mara: L’article s’appuie sur un exemple particulièrement net : la mort d’une matriarche éléphant a attiré cinq familles en une semaine, dont quatre sans lien direct avec la défunte. Certains individus étrangers ont examiné le corps, tandis que les proches restaient sur place malgré la présence de grands carnivores.
Pip: Un événement familial qui devient communautaire. Et les auteurs notent que ceux qui tirent le meilleur rapport coût-bénéfice sont précisément les individus en position intermédiaire — assez proches pour obtenir l’information, assez éloignés pour limiter les risques.
Mara: Les auteurs concluent que ces comportements peuvent remplir plusieurs fonctions complémentaires : exprimer des liens affectifs, permettre la réorganisation sociale, et transmettre des connaissances sur l’environnement. Ils précisent que leur cadre théorique reste à vérifier empiriquement.
Pip: Ce qui intéresse particulièrement ici, c’est la conclusion juridique. L’article ne revendique pas la personnalité juridique pour les animaux, mais il fournit des données sur leurs capacités émotionnelles, cognitives et sociales qui rendent la question incontournable.
Mara: La formulation proposée par Philippe Ehrenström est précise : « indépendamment de leur ressemblance avec les humains, les animaux disposent-ils de capacités et d’intérêts propres qui justifient de leur reconnaître une protection juridique renforcée, voire, dans certaines conditions, une forme de personnalité juridique ? » C’est une reformulation du débat, pas une réponse.
Pip: Et pour les espèces sociales, protéger un animal implique peut-être de protéger aussi ses relations — la stabilité du groupe, les liens individuels dont la rupture provoque une détresse mesurable. Le bien-être animal cesse d’être une affaire purement individuelle.
Pip: Ce que cet article remet en question, c’est une frontière : celle entre comportement mécanique et expérience significative. La science la déplace ; le droit devra suivre.
Mara: La prochaine fois, on verra sans doute quelles autres frontières — entre travail, données, intelligence — sont en train de se redessiner.
(Source: Jacob Dembitzer et Dror Ben-Ami, « Corpses as Repositories of Information and Funerals as Information Centres: Why Natural Selection Favours the Bereaved », Ethology, 2026, DOI : 10.1111/eth.70112.)
Me Philippe Ehrenström, avocat, DPO; CAS en Droit et intelligence artificielle, CAS en Protection des données