Les Voyages de Gulliver : critique du pouvoir, droit constitutionnel et littérature

A propos de David Kenny (24 Jun 2026): Gulliver’s travels, comparative constitutional law, and law and literature, Law and Humanities, DOI: 10.1080/17521483.2026.2691862 :

NB : autant l’avouer tout de suite, en ouverture de cette note, l’auteur de ce blog est un grand lecteur de Swift, qu’il tient pour un des plus grands génies de la littérature universelle. Ce fut donc un plaisir de lire David Kenny, qu’il faut remercier de ses lumières et de l’objet de ses réflexions.

Dans son article consacré aux Voyages de Gulliver, David Kenny propose de relire le célèbre roman de Jonathan Swift, publié en 1726, comme une réflexion sur les institutions politiques, les limites du pouvoir et les imperfections du droit. Derrière des aventures fantastiques généralement associées (faussement) à la littérature pour enfants se cache une critique corrosive de la Constitution anglaise du XVIIIe siècle, mais aussi une réflexion dont la portée dépasse largement cette époque. Selon Kenny, Swift aurait anticipé deux domaines contemporains de la recherche juridique : le droit constitutionnel comparé et l’étude des rapports entre droit et littérature.

Pour comprendre les défauts de nos institutions, il faut parfois les observer de l’extérieur. En inventant des sociétés très différentes de la société anglaise, Swift oblige ses lecteurs à remettre en question ce qu’ils considèrent comme naturel, raisonnable ou légitime. Il montre également que les institutions juridiques, si perfectionnées soient-elles, ne peuvent supprimer les faiblesses humaines qui rendent leur existence nécessaire.

Kenny commence par examiner les quatre voyages de Gulliver, chacun révélant un aspect particulier de l’organisation politique.

À Lilliput, Gulliver découvre un royaume peuplé d’êtres minuscules, mais traversé par d’immenses conflits. Deux factions politiques se distinguent uniquement par la hauteur de leurs talons. Une guerre oppose également Lilliput à Blefuscu sur une question apparemment dérisoire : faut-il casser les œufs par le gros ou le petit bout ? Derrière ces querelles absurdes, Swift dénonce les affrontements entre Whigs et Tories, les divisions religieuses et les rivalités entre l’Angleterre et la France. Des différences insignifiantes peuvent devenir des causes de persécution, de guerre et de mort lorsqu’elles servent les ambitions politiques.

Le système juridique de Lilliput présente néanmoins des particularités intéressantes. Il récompense les citoyens qui respectent durablement les lois, au lieu de se limiter à sanctionner les infractions. Les fonctions publiques devraient revenir aux personnes vertueuses plutôt qu’aux plus habiles. Mais ces principes ont été progressivement corrompus. Les charges sont distribuées selon la faveur du souverain et Gulliver, malgré les services rendus au royaume, finit accusé de trahison parce qu’il refuse d’anéantir ses ennemis. Le pouvoir politique peut ainsi transformer un bienfaiteur en criminel lorsque celui-ci refuse de servir ses ambitions.

À Brobdingnag, pays des géants, la perspective s’inverse. Gulliver devient minuscule et doit expliquer au roi les institutions anglaises, dont il vante les mérites. Le souverain lui pose alors des questions embarrassantes. Pourquoi la noblesse héréditaire serait-elle nécessairement compétente ? Comment les élections peuvent-elles garantir l’indépendance des représentants ? Pourquoi les mêmes personnes participent-elles à l’élaboration et à l’application des lois ? Comment empêcher la corruption des ministres et des parlementaires ?

Gulliver, pourtant convaincu de la supériorité de son pays, ne trouve aucune réponse satisfaisante. Le roi conclut que les institutions anglaises favorisent souvent les individus les moins dignes d’exercer le pouvoir. Pour Kenny, cette scène constitue une critique particulièrement efficace : l’observateur étranger identifie immédiatement les contradictions que les citoyens habitués à leurs institutions ne voient plus.

Le troisième voyage conduit Gulliver à Laputa, une île volante depuis laquelle un souverain domine les populations vivant au-dessous. Le roi dispose d’une puissance considérable : il peut priver ses sujets de soleil et de pluie, bombarder leurs villes ou les écraser en faisant descendre son île.

Cependant, cette puissance possède des limites. Les ministres craignent pour leurs propriétés situées sur le continent. Les populations peuvent résister et, surtout, l’emploi de la force maximale risque d’endommager l’île elle-même. Le souverain pourrait donc détruire les instruments de sa propre domination en exerçant pleinement son pouvoir.

Kenny voit dans cet épisode une critique des théories de la souveraineté absolue, notamment celles de Hobbes et de Bodin. Même un pouvoir apparemment illimité reste dépendant de facteurs matériels, politiques et humains. La violence peut assurer temporairement l’obéissance, mais elle fragilise également l’autorité. La résistance populaire constitue ainsi une limite à la domination, même lorsqu’aucune institution juridique ne la reconnaît formellement.

Enfin, Gulliver découvre le pays des Houyhnhnms, des chevaux doués d’une raison parfaite, qui dominent des créatures humaines dégradées, les Yahoos. Les Houyhnhnms vivent sans mensonge, sans corruption, sans véritable gouvernement et presque sans droit. Leurs décisions collectives prennent la forme de recommandations, car aucun être parfaitement raisonnable ne saurait refuser une proposition conforme à la raison.

Cette société semble d’abord idéale. Pourtant, elle révèle progressivement des aspects inquiétants. Les Houyhnhnms ignorent les sentiments familiaux particuliers et envisagent froidement l’extermination des Yahoos. Leur rationalité ne s’accompagne ni de compassion ni de garanties contre les décisions collectives les plus extrêmes.

Swift introduit ainsi un paradoxe : si les hommes étaient parfaitement raisonnables, ils n’auraient pas besoin de lois. Mais ils ne le sont pas. Le droit et les constitutions sont précisément nécessaires parce que les êtres humains sont imparfaits.

Après cette présentation des voyages, Kenny examine les principaux enseignements politiques de Swift.

Le premier concerne la vanité des conflits politiques. Les querelles de Lilliput reprennent des circonstances historiques identifiables, notamment les oppositions partisanes et religieuses anglaises. Mais il serait réducteur de considérer le roman comme une simple transposition de la politique du XVIIIe siècle. Swift vise un phénomène plus général : la tendance des individus à transformer des désaccords secondaires en affrontements fondamentaux, particulièrement lorsqu’ils permettent de conquérir ou de conserver le pouvoir.

Le deuxième enseignement concerne la fragilité de l’autorité fondée sur la contrainte. Laputa démontre que la puissance politique ne se confond pas avec la capacité matérielle d’imposer sa volonté. La répression possède des coûts, provoque des résistances et peut finalement menacer celui qui l’exerce. L’autorité ne peut durablement reposer sur la seule force.

Le troisième enseignement, plus profond, concerne l’orgueil humain. Swift reproche aux hommes de surestimer leur intelligence, leur vertu et la qualité de leurs institutions. Les Anglais de son époque considèrent leur Constitution comme un modèle exceptionnel, alors que les étrangers rencontrés par Gulliver en découvrent immédiatement les insuffisances.

Le roman suggère que les constitutions ne sont pas des monuments témoignant de la perfection humaine, mais des dispositifs destinés à contenir des défauts que nous ne pouvons éliminer. Cette idée explique le pessimisme de Swift : les institutions peuvent limiter les abus, mais elles ne supprimeront jamais définitivement l’ambition, la corruption ou les rivalités.

Kenny développe ensuite l’apport de Swift à la méthode comparative. Le droit constitutionnel comparé poursuit notamment deux objectifs : découvrir dans d’autres systèmes des solutions susceptibles d’être reprises et mieux comprendre son propre système en le confrontant à des institutions différentes.

Les voyages de Gulliver illustrent ces deux démarches. Le roi de Brobdingnag étudie la Constitution anglaise pour déterminer si certaines de ses institutions mériteraient d’être imitées. Gulliver découvre à Lilliput une justice qui récompense le respect du droit et, chez les Houyhnhnms, une organisation collective privilégiant la persuasion plutôt que la contrainte.

Mais la comparaison sert aussi à identifier les pratiques qu’il faudrait éviter. Les exemples négatifs sont aussi instructifs que les modèles admirables.

Son apport essentiel réside toutefois dans le changement de perspective. En découvrant des sociétés étrangères, le voyageur prend conscience du caractère relatif de ses habitudes et de ses convictions. Ce qui paraissait évident devient contestable. Ce qui semblait indispensable apparaît parfois comme une simple particularité historique.

Le contraste entre Lilliput et Brobdingnag illustre cette relativité. Gulliver est successivement un géant et un être minuscule. Sa perception du monde change avec sa position. Il en va de même pour le juriste comparatiste : la connaissance d’autres systèmes lui permet de prendre une distance critique avec les présupposés de son propre ordre juridique.

Kenny insiste néanmoins sur les limites de cette démarche. Swift se méfiait des grands projets prétendant transformer radicalement la société. Dans les académies de Laputa, des inventeurs imaginent des réformes extravagantes, sans résultats pratiques. Certains proposent même des réformes politiques apparemment élémentaires, comme choisir les ministres selon leur compétence ou demander aux gouvernants de poursuivre l’intérêt public. Ces propositions sont présentées comme des chimères, tant leur réalisation paraît improbable.

La leçon est que la connaissance d’autres constitutions ne fournit aucune recette permettant de résoudre définitivement les problèmes politiques. La comparaison peut améliorer les institutions, mais elle ne peut éliminer les défauts humains. Kenny n’en déduit pas qu’il faudrait renoncer aux réformes : il plaide plutôt pour des ambitions mesurées et pour la reconnaissance du caractère nécessairement imparfait de tout système constitutionnel.

La dernière partie de l’article examine la contribution de Swift aux rapports entre droit et littérature.

Pour Kenny, les Voyages de Gulliver ne sont pas simplement un roman contenant des épisodes juridiques. Toute leur construction repose sur une réflexion critique concernant la nature du droit, les fonctions du gouvernement et les limites des institutions. La fiction devient un instrument permettant de développer une véritable théorie juridique.

La littérature possède ici un avantage particulier : elle permet d’imaginer des situations impossibles à observer dans le monde réel. Aucun juriste ne peut étudier empiriquement une société composée d’êtres parfaitement raisonnables ou un souverain régnant depuis une île volante. Ces expériences imaginaires permettent pourtant d’examiner des questions essentielles sur la souveraineté, la coercition et la nécessité du droit.

Kenny approfondit cette idée à travers deux exemples.

Le premier concerne la critique du colonialisme. Swift décrit comment des conquérants s’emparent de territoires, massacrent leurs habitants, pillent leurs ressources et justifient ensuite leurs actes par la religion et la civilisation. Gulliver précise ironiquement que ces pratiques ne concernent évidemment pas l’Empire britannique, présenté comme un modèle de justice et de vertu. 

L’ironie rend cette défense manifestement insoutenable. La fiction permet ainsi de dénoncer les fondements moraux et juridiques de la conquête coloniale, tout en évitant une attaque politique directe. Kenny relève toutefois que les positions personnelles de Swift sur l’empire n’étaient pas nécessairement aussi radicales que cette satire pourrait le laisser croire.

Le second exemple concerne les Houyhnhnms. Leur société montre qu’une rationalité parfaite ne constitue pas nécessairement un idéal politique. L’absence de conflits et de passions s’accompagne de la disparition de l’affection, de l’empathie et de la sensibilité morale. Aucune garantie institutionnelle ne protège les Yahoos contre leur éventuelle extermination.

La raison, lorsqu’elle est séparée des sentiments humains, peut donc devenir inquiétante. Et Gulliver lui-même, fasciné par cette société, finit par mépriser les hommes, y compris sa propre famille. Swift démontre ainsi que la recherche d’une organisation politique entièrement rationnelle pourrait détruire des qualités humaines essentielles.

Kenny conclut que les Voyages de Gulliver conservent, trois siècles après leur publication, une portée juridique remarquable.

Le roman montre d’abord que la comparaison constitutionnelle ne sert pas seulement à rechercher de meilleures règles. Elle permet de remettre en question les présupposés qui structurent notre compréhension du droit. Elle rappelle ensuite que les constitutions demeurent des constructions imparfaites, destinées à encadrer des comportements humains qui ne le sont pas moins.

Enfin, Swift démontre que la littérature peut contribuer à la connaissance juridique par des moyens auxquels l’analyse traditionnelle n’a pas toujours accès. En inventant des sociétés et des situations extrêmes, elle met à l’épreuve nos convictions et révèle des contradictions difficiles à percevoir autrement.

Kenny termine sur un dernier paradoxe. Les Houyhnhnms, êtres parfaitement rationnels, ignorent la littérature parce qu’ils ne savent ni mentir ni inventer des histoires. Ils sont donc privés de ce qui constitue précisément la richesse des Voyages de Gulliver : la possibilité d’utiliser des récits imaginaires pour découvrir des vérités sur le monde.

La thèse finale est que la fiction n’est pas nécessairement l’opposé de la vérité. Elle peut, au contraire, révéler des réalités politiques, morales et juridiques que le raisonnement abstrait ou la seule observation des institutions ne permettent pas de saisir. Pour Kenny, cette capacité devrait occuper une place plus importante dans la réflexion juridique contemporaine.

Me Philippe Ehrenström, avocat, DPO ; LLM, CAS en Droit et Intelligence artificielle ; CAS en Protection des donnéees

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About Me Philippe Ehrenström

Ce blog présente certains thèmes juridiques en Suisse ainsi que des questions d'actualité. Il est rédigé par Me Philippe Ehrenström, avocat indépendant, LL.M., Yverdon-les-Bains
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