
A propos de Kamil Mamak/Masashi Takeshita/Hayate Shimizu, Ethics of the Design of Animal-like Robots, 11 avril 2026 (https://link.springer.com/article/10.1007/s11948-026-00595-y):
L’article de Kamil Mamak, Masashi Takeshita et Hayate Shimizu part du constat que l’éthique de la robotique s’est beaucoup intéressé aux robots ressemblant à des humains, parce qu’ils peuvent tromper, perturber les relations sociales ou banaliser certaines formes de domination, mais qu’elle s’est beaucoup moins intéressée aux robots ressemblant à des animaux. Or ces robots existent déjà, sous des formes diverses : chien robotique, phoque thérapeutique, animaux artificiels dans des aquariums ou des zoos, robots de compagnie ou dispositifs éducatifs. La thèse centrale de l’article est que donner à un robot une forme animale n’est pas un choix neutre. Même si le robot ne souffre pas et même s’il ne cause aucun dommage direct à un animal, il peut modifier la manière dont les humains perçoivent, évaluent et traitent les animaux réels. C’est cette influence indirecte, sur les attitudes et les relations homme-animal, que les auteurs veulent mettre au centre de l’analyse.
Les auteurs précisent d’abord leur objet. Ils ne cherchent pas à définir ce qu’est un robot en général, ni à décider si un robot pourrait un jour avoir une vie intérieure, une conscience ou une capacité de souffrir. Ils s’intéressent à l’apparence et à l’expérience produite : un robot « animal-like » est un robot qui ressemble à un animal, ou qui est perçu comme tel, même s’il ne possède aucune des caractéristiques internes d’un animal vivant. Cette ressemblance peut être très faible, par exemple un robot quadrupède vaguement assimilé à un chien, ou très forte, comme un robot hyperréaliste impossible à distinguer immédiatement d’un animal réel. Les risques ne sont pas identiques selon le degré de réalisme. La confusion entre l’animal réel et la machine augmente avec le réalisme. En revanche, l’objectification ou l’éloignement des animaux réels peuvent déjà apparaître avec des robots clairement artificiels, parce que ces risques tiennent moins à la tromperie visuelle qu’aux habitudes d’interaction que ces objets installent.
Pour montrer pourquoi la question importe moralement, l’article rappelle ensuite les grands courants de l’éthique animale. Les approches utilitaristes, notamment celles inspirées par Peter Singer, soutiennent que la souffrance animale doit être prise en compte dès lors qu’elle existe, et que l’espèce n’est pas en soi un critère moral suffisant pour exclure un être de la considération éthique. Les théories fondées sur la sentience insistent sur la capacité des animaux à avoir des expériences positives ou négatives. Les approches par les droits, comme celle de Tom Regan, considèrent certains animaux comme des « sujets d’une vie », ayant leurs propres intérêts et ne devant pas être traités comme de simples moyens. Les approches kantiennes sont plus divisées : Kant lui-même fonde surtout des devoirs indirects envers les animaux, parce que la cruauté envers eux abîme le caractère moral humain, mais des auteurs contemporains cherchent à étendre la considération morale au-delà des seuls êtres rationnels. Enfin, l’éthique des vertus juge notre traitement des animaux à travers ce qu’il révèle de notre caractère : la cruauté, l’indifférence ou la domination sont des vices, tandis que le soin et la compassion sont des vertus. Les auteurs n’ont pas besoin de trancher entre ces écoles. Leur point est que, par des voies différentes, toutes montrent que les animaux comptent moralement.
L’article replace ensuite cette question dans le champ plus large de l’éthique de l’IA. Les animaux y apparaissent déjà, mais souvent de manière marginale. Une partie de la littérature les utilise comme comparaison pour réfléchir au statut moral des robots : les robots, comme les animaux dans certains débats, posent la question de savoir si la considération morale dépend de propriétés internes, comme la conscience ou la sentience, ou de relations sociales et affectives. Mais les auteurs soulignent que l’IA affecte aussi les animaux eux-mêmes. Des systèmes d’IA peuvent nuire directement aux animaux, par exemple en facilitant le braconnage, en intensifiant l’élevage industriel ou en ne reconnaissant pas des animaux sur la route. Ils peuvent aussi leur nuire indirectement, par leurs émissions, par des bases de données qui reproduisent des biais spécistes, ou par des systèmes qui renforcent l’idée que les animaux sont d’abord des ressources, du bétail ou des objets d’usage. Certaines applications peuvent toutefois être bénéfiques : lutte contre le braconnage, médecine vétérinaire assistée par IA, suivi de populations animales, prévention d’échouages de baleines. L’article ne développe donc pas une critique générale de l’IA appliquée aux animaux. Il isole une question plus précise : que produit moralement le fait de fabriquer des machines à forme animale ?
Les auteurs identifient cinq risques principaux. Le premier est l’apprentissage de mauvais comportements envers les animaux réels. Ils s’inspirent ici des débats sur les robots humanoïdes et les robots sexuels, où certains craignent que des interactions avec des machines disponibles, obéissantes ou dépourvues de résistance modifient les comportements envers les humains. Transposé aux animaux, le risque est plus quotidien. Un enfant qui apprend à caresser, saisir ou manipuler un chien robot peut croire que les mêmes gestes conviennent à un chien vivant. Il peut exercer trop de force, ignorer les signes de stress, oublier qu’un animal réel a besoin de nourriture, de repos, de soins et d’espace. Le danger ne vient pas forcément d’une intention cruelle, mais d’une confusion pratique : le robot supporte des gestes que l’animal ne supporte pas. Le même problème peut concerner la sécurité humaine. Si des personnes s’habituent à interagir sans risque avec des robots imitant des animaux dangereux, elles peuvent perdre le sens du danger que représente un animal sauvage réel.
Le deuxième risque est l’objectification des animaux. Les robots à forme humaine sont parfois critiqués parce qu’ils peuvent présenter l’humain comme un objet possédable, commandable et disponible. Les auteurs appliquent ce raisonnement aux animaux. Un robot-chien qui obéit toujours, montre de l’affection à la demande, ne résiste jamais et n’a aucun besoin propre peut renforcer l’idée que les animaux existent principalement pour divertir, tenir compagnie ou servir. La relation avec le robot peut ainsi banaliser une attitude de contrôle : l’animal est réduit à ses fonctions utiles pour l’humain. Le problème n’est pas seulement symbolique. Si les humains s’habituent à une version artificielle, prévisible et remplaçable de l’animal, ils peuvent perdre de vue la réalité morale de l’animal vivant : un être sensible, vulnérable, doté d’intérêts propres, et non un accessoire affectif ou ludique.
Le troisième risque est la confusion épistémologique, c’est-à-dire l’incertitude sur ce que l’on a devant soi : animal réel ou robot. Cette confusion peut avoir des conséquences pratiques sérieuses. Un conducteur qui voit un animal sur la route peut freiner ou faire un écart pour l’éviter. Si l’« animal » est en réalité un robot, la réaction peut mettre inutilement en danger des humains. À l’inverse, si la présence de robots animaliers devient courante, une personne peut croire qu’un animal réel est un robot et décider de ne pas agir comme elle l’aurait fait autrement. Dans les situations d’urgence, où l’on décide en quelques secondes, l’apparence joue un rôle essentiel. Les auteurs montrent ainsi que la forme animale peut perturber la prise de décision morale et pratique, non parce que le robot ferait quelque chose de dangereux, mais parce qu’il modifie notre perception de la réalité.
Le quatrième risque est la dévalorisation de la forme animale. Aujourd’hui, lorsqu’on voit un animal blessé, immobile ou en détresse, on suppose généralement qu’il s’agit d’un être vivant pouvant souffrir. Mais si l’espace public se remplit d’objets ressemblant à des animaux, parfois cassés, déchargés ou abandonnés, cette présomption peut s’affaiblir. On pourrait hésiter à secourir un animal en pensant qu’il ne s’agit que d’une machine. De même, une scène de violence contre un animal pourrait être interprétée comme une simple interaction avec un robot incapable de souffrir. L’article insiste ici sur un effet de banalisation : l’abondance de formes animales artificielles peut émousser notre vigilance morale envers les animaux réels.
Le cinquième risque est l’aliénation à l’égard des animaux vivants. Les auteurs reprennent les analyses selon lesquelles l’IA peut éloigner les humains des animaux, soit par automatisation, comme dans l’élevage, soit par remplacement, comme dans les zoos, laboratoires ou relations de compagnie. Remplacer des animaux de zoo par des robots peut, à première vue, être favorable au bien-être animal : moins de captivité, moins de stress, moins d’exploitation. De même, un robot de compagnie évite certaines difficultés éthiques liées à la possession d’un animal vivant. Mais ce remplacement a un coût possible : il réduit l’expérience directe de la vulnérabilité, de l’imprévisibilité et de l’altérité des animaux. Or les relations avec des animaux réels peuvent développer l’empathie et soutenir une sensibilité plus large à leur bien-être. Si les humains se contentent de simulacres plus faciles, plus propres, plus prévisibles et moins exigeants, le lien moral avec les animaux vivants peut s’appauvrir.
L’article ne conclut pas à l’interdiction des robots animaliers. Les auteurs reconnaissent qu’ils peuvent avoir des usages légitimes, notamment en thérapie, dans l’éducation, dans l’accompagnement de personnes âgées ou dans certaines alternatives à la captivité animale. Ils proposent plutôt des lignes directrices prudentes. Premièrement, le choix d’une forme animale doit être traité comme une décision éthique, non comme une simple préférence esthétique ou commerciale. Les concepteurs doivent se demander quel type de relation le robot encourage, quels comportements il enseigne, quelles représentations de l’animal il diffuse, et quels effets à long terme il peut produire sur l’empathie envers les animaux vivants. Deuxièmement, les robots animaliers devraient être clairement distinguables des animaux réels, par leur apparence, leurs matériaux ou leurs comportements. Cette transparence protège les utilisateurs, notamment les enfants ou les personnes vulnérables, mais elle protège aussi la frontière morale entre l’être vivant et l’artefact. Troisièmement, les auteurs déconseillent leur déploiement dans les espaces publics, notamment sur les routes ou dans des lieux partagés, parce que les risques de confusion y sont plus élevés. Quatrièmement, ils recommandent d’éviter les robots hyperréalistes représentant des animaux dangereux ou sauvages, sauf dans des cadres scientifiques ou éducatifs strictement contrôlés. Un tigre robotique parfaitement inoffensif peut donner une image fausse de l’animal sauvage, en transformant une puissance autonome et dangereuse en objet maîtrisable.
En conclusion, les auteurs affirment que les robots à forme animale soulèvent de véritables enjeux moraux, mais ils admettent que leurs arguments restent surtout conceptuels. Il faudra des recherches empiriques pour savoir si les risques se réalisent effectivement : les robots de compagnie éloignent-ils les humains des animaux réels ou, au contraire, développent-ils chez certains utilisateurs une attention accrue à leur bien-être ? Les enfants apprennent-ils de mauvais gestes ou peuvent-ils acquérir, grâce à certains robots bien conçus, des comportements de soin ? Les réponses peuvent varier selon les cultures, les contextes et les usages. L’apport principal de l’article est donc moins de condamner une technologie que de déplacer le regard : les robots animaliers ne doivent pas être évalués uniquement à partir de leur utilité pour les humains. Ils doivent aussi être appréciés à partir de leurs effets possibles sur les animaux réels et sur la qualité morale des relations que les humains entretiennent avec eux.
Me Philippe Ehrenström, avocat, LLM, CAS en Droit et Intelligence artificielle, CAS en Protection des données – Entreprise et administration