Smart glasses et réalité augmentée : le charme discret de la surveillance permanente

A propos d’Andres Guadamuz, Smart glasses, augmented reality, and always-on surveillance, 29 juin 2026, sur son blog toujours passionnant (https://www.technollama.co.uk/smart-glasses-augmented-reality-and-always-on-surveillance):

Le billet traite donc de lunettes connectées, de réalité augmentée, de captation permanente d’images et de données, et des réponses juridiques possibles.

Ces dispositifs combinent matériel, logiciels, interfaces immersives, données personnelles, contenus filmés, reconnaissance d’images, entraînement de modèles et plateformes de diffusion. Ils se situent donc au croisement de la protection des données, de l’IA, du droit des plateformes, du droit à l’image et, accessoirement, de la propriété intellectuelle lorsque les images captées, enrichies ou réutilisées deviennent des contenus exploitables.

L’auteur part d’un précédent historique : Google Glass. Lancé au début des années 2010, ce dispositif préfigurait les lunettes de réalité augmentée, avec caméra, écouteurs, pavé tactile et petit écran. L’échec commercial n’a pas tenu seulement à la technique. Le design était lourd, l’écran peu convaincant, mais surtout l’objet suscitait une forte hostilité sociale, parce qu’il permettait de filmer autrui de manière visible mais intrusive. Les porteurs furent rapidement stigmatisés, certains lieux publics ou privés annoncèrent des interdictions, et le produit fut associé à une forme de surveillance socialement inacceptable. L’auteur utilise cet épisode comme point de comparaison : la technologie revient aujourd’hui sous une forme plus discrète, mieux conçue et probablement plus dangereuse.

La première étape du raisonnement consiste à définir les lunettes intelligentes. Il s’agit de dispositifs portables qui ressemblent à des lunettes ordinaires mais intègrent des fonctions numériques : caméra, microphone, haut-parleurs, capteurs, connexion sans fil, assistants vocaux, notifications, prise de photos ou de vidéos, et parfois affichage de réalité augmentée dans le champ visuel. Leur intérêt pratique est évident : elles libèrent les mains, facilitent la communication, la navigation, l’accessibilité, le divertissement et la production de contenus. Leur acceptabilité commerciale a aussi changé. Les composants sont plus petits, les caméras moins visibles, les lunettes plus légères, moins coûteuses et plus esthétiques. Meta a notamment bénéficié de partenariats avec Ray-Ban et Oakley, ce qui permet d’intégrer les fonctions numériques dans des objets socialement désirables plutôt que dans un gadget visiblement technologique.

La deuxième étape concerne le changement culturel. En 2013, les smartphones étaient encore relativement récents. Le public découvrait seulement ce que signifiait porter en permanence une caméra et un microphone. Treize ans plus tard, cette situation est devenue banale. Les individus vivent entourés de téléphones, de caméras, de micros, de plateformes sociales et de pratiques de partage continu. Le seuil de tolérance à la captation et à la diffusion d’images s’est déplacé. L’auteur ajoute que la culture des influenceurs et du streaming a transformé l’économie sociale de l’image : produire du contenu sans interruption est devenu un intérêt commercial ou réputationnel pour de nombreux utilisateurs. Les lunettes connectées répondent donc à un marché qui n’existait pas avec la même intensité à l’époque de Google Glass.

La troisième étape porte sur la réalité augmentée. L’auteur distingue la réalité augmentée de la réalité virtuelle. La réalité virtuelle plonge l’utilisateur dans un environnement opaque et artificiel ; la réalité augmentée superpose des informations numériques au monde réel au moyen d’un affichage transparent, généralement dans des lunettes. Les usages potentiels sont nombreux : itinéraires, cartes, reconnaissance d’objets, recherche contextuelle, informations en temps réel, jeux, avatars, interactions sociales enrichies. L’auteur relève que cette technologie peut être utile et séduisante. Mais il souligne immédiatement que la réalité augmentée suppose souvent un accès permanent à la caméra, donc une observation continue de l’environnement. La technologie devient alors moins un simple outil d’affichage qu’un système de collecte.

La quatrième étape est le cœur de l’article : la surveillance permanente. Les lunettes intelligentes ont en commun la présence de caméras frontales. Sur les anciens modèles, ces caméras étaient visibles, ce qui permettait au moins aux tiers de comprendre qu’ils pouvaient être filmés. Les modèles récents les rendent beaucoup plus discrètes. Il devient difficile de savoir si le porteur enregistre, photographie ou diffuse en direct. Les petits voyants lumineux censés signaler l’enregistrement sont insuffisants : ils peuvent être peu visibles dans la rue, en plein jour ou dans une foule, et peuvent même être masqués volontairement. Le problème n’est donc pas seulement la captation, mais l’impossibilité pratique pour les tiers de savoir qu’elle a lieu.

L’auteur illustre ce risque par des exemples concrets. Il évoque une enquête de la BBC ayant identifié des influenceurs masculins utilisant des lunettes Ray-Ban de Meta pour filmer discrètement des femmes dans la rue et produire des contenus de type « approche d’une inconnue ». Une femme de 21 ans, filmée pendant sa pause déjeuner, s’est retrouvée dans une vidéo TikTok massivement visionnée, avec son numéro de téléphone visible, sans avoir eu conscience de la captation. Cette situation montre que la technologie facilite la violation de la vie privée, mais aussi la transformation immédiate d’une interaction ordinaire en contenu viral.

L’exemple le plus préoccupant concerne, selon l’article, la chaîne d’entraînement et d’annotation de Meta. Une enquête suédoise aurait révélé que des séquences captées par les lunettes étaient transmises à des sous-traitants humains à Nairobi pour étiquetage et revue. Ces annotateurs auraient indiqué avoir vu des scènes très intimes : personnes dans des salles de bain, personnes dénudées, relations sexuelles, cartes bancaires, moments privés captés par des lunettes laissées sur une table de nuit. Meta aurait soutenu que les visages sont automatiquement floutés, mais les annotateurs auraient affirmé que ce floutage ne fonctionne pas toujours. L’auteur mentionne une enquête de l’ICO au Royaume-Uni et une action collective en Californie. Le grief central est que des produits présentés comme conçus pour la vie privée auraient permis ou organisé des traitements beaucoup plus intrusifs.

Le raisonnement se déplace ensuite vers la reconnaissance faciale. L’auteur estime que le problème deviendra encore plus aigu lorsque les lunettes seront couplées à des moteurs d’identification. Il cite l’exemple d’étudiants de Harvard qui auraient connecté des lunettes à un moteur de recherche de visages, permettant de retrouver des informations sur des inconnus en temps réel. Le risque n’est plus seulement d’être filmé, mais d’être identifié, profilé, recherché et potentiellement exposé par une personne qui vous regarde. En termes juridiques, cela transforme un dispositif de captation en outil de renseignement personnel.

L’auteur examine ensuite les réponses juridiques. Pour le Royaume-Uni et l’Europe, il estime que les pires usages de la surveillance permanente sont déjà largement couverts par le droit existant. Le porteur qui filme des inconnus dans l’espace public peut devenir responsable de traitement au sens du droit de la protection des données. L’exception domestique ou personnelle a des limites : l’arrêt Ryneš de la CJUE a jugé que la vidéosurveillance couvrant l’espace public ou des tiers ne relève pas du seul usage privé. Par analogie, une personne qui porte des lunettes filmant des tiers dans la rue pourrait donc être soumise aux obligations du RGPD ou du régime britannique correspondant, notamment base légale, transparence et respect des droits des personnes concernées.

L’article ajoute que certains usages extrêmes peuvent relever d’infractions de voyeurisme, notamment lorsque la technologie est utilisée pour filmer des personnes dans des situations intimes. Les données biométriques sont également concernées, en particulier en cas de reconnaissance faciale. L’auteur rappelle que l’AI Act interdit certaines pratiques, notamment le scraping non ciblé d’images faciales pour créer ou étendre des bases de reconnaissance. Le RGPD, de son côté, encadre les données biométriques de manière renforcée. Le problème principal n’est donc pas nécessairement l’absence totale de droit, mais l’effectivité. Comment exercer ses droits contre un porteur de lunettes que l’on ne peut pas identifier, pour un enregistrement que l’on ne peut même pas percevoir ?

C’est sur ce point que l’article formule sa principale alerte réglementaire. Le droit substantiel existe en partie, mais il risque de ne pas suffire si les dispositifs ne rendent pas la captation visible. L’auteur suggère donc qu’il faudra peut-être réglementer la manière dont les appareils signalent l’enregistrement actif, par des indicateurs plus visibles ou des standards techniques nouveaux. La comparaison avec Google Glass est importante : en 2013, le rejet venait du public ; aujourd’hui, l’inquiétude semble davantage portée par les régulateurs et les journalistes, tandis que le public paraît moins réactif. Cette moindre résistance sociale rend l’intervention technique ou réglementaire plus urgente.

La conclusion de l’article est prospective. L’auteur rappelle avoir déjà écrit en 2013 sur la surveillance permanente et sur la nécessité de standards techniques intégrant la vie privée dès la conception. Il reprend une idée inspirée de la science-fiction : des niveaux de confidentialité négociables, intégrés dans les espaces et les appareils. Certains lieux pourraient être ouverts à la captation, d’autres totalement protégés, et certains individus pourraient porter un dispositif exprimant leur refus d’être enregistrés. Les lunettes et autres appareils environnants seraient conçus pour respecter ce signal. L’idée centrale est une forme d’opt-out technique, lisible par les dispositifs de captation, qui permettrait de concilier les usages sociaux de la réalité augmentée avec la volonté de rester à l’abri d’une surveillance permanente.

Pour des avocats suisses généralistes, l’article appelle trois observations. Premièrement, les lunettes connectées ne sont pas seulement des accessoires : elles sont des infrastructures mobiles de collecte de données. Deuxièmement, le consentement et la transparence deviennent problématiques lorsque les tiers ne savent pas qu’ils sont filmés. Troisièmement, le droit devra probablement combiner règles de protection des données, restrictions sur la biométrie, droit pénal de la captation intime, obligations des fabricants et standards techniques. Mais le véritable centre de gravité de l’article est ailleurs : la réalité augmentée promet d’enrichir le monde visible, tout en risquant de faire disparaître la possibilité pratique de ne pas être observé.

Me Philippe Ehrenström, avocat, LLM, CAS en Droit et intelligence artificielle, CAS en Protection des données – Entreprise et administration

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About Me Philippe Ehrenström

Ce blog présente certains thèmes juridiques en Suisse ainsi que des questions d'actualité. Il est rédigé par Me Philippe Ehrenström, avocat indépendant, LL.M., Yverdon-les-Bains
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