
L’auteur de ces lignes considère les groupes WhatsApp comme une vraie malédiction.
Tout le monde, et chacun, en constitue pour les raisons les plus diverses, au travail, dans les groupes de parents d’élèves, au club de sport, parmi les propriétaires de teckels, que sais-je encore.
Les réticents, les luddites, les technophobes se transforment en pestiférés s’ils ne veulent pas être dérangés toutes les deux minutes par des notifications sans importance à propos de questions sans urgence. Et quand l’employeur s’y met, c’est évidemment encore pire, sans compter les utilisations parasites ou inappropriées de ces canaux (ce qui se produit dans à peu près 100% des cas…)
C’est dire la satisfaction, et le contentement, que l’on peut ressentir à la lecture de la décision de l’autorité espagnole de protection des données (APD), EXP202310848 du 1er mai 2025, présentée, traduite et commentée sur gdprhub (https://gdprhub.eu/index.php?title=AEPD_(Spain)_-_EXP202310848&mtc=today):
La personne concernée, une ancienne employée du responsable du traitement [l’employeur], devait effectuer des communications professionnelles avec son téléphone portable personnel. Elle a demandé un appareil professionnel pour effectuer ces communications, mais le responsable du traitement ne le lui a jamais fourni.
Le 11 mai 2023, la personne concernée a envoyé un courriel à la direction indiquant explicitement qu’elle cesserait d’utiliser son téléphone personnel pour des raisons professionnelles dès le début de ses congés. Elle a également annoncé son intention de quitter tous les groupes WhatsApp de l’entreprise avant le 12 mai 2023, soit la fin de son dernier jour de travail avant le début de son congé. Malgré ce refus clair, le 5 juin 2023 (alors qu’elle était en congé et utilisait son téléphone personnel), le responsable du traitement a ajouté le numéro personnel de la personne concernée à un groupe WhatsApp de l’entreprise sans préavis ni consentement, par l’intermédiaire d’un responsable de magasin qui connaissait son numéro personnel. La personne concernée a été retirée du groupe le 28 juin 2023, le jour même de son licenciement.
Le responsable du traitement a fait valoir que le groupe WhatsApp était composé uniquement d’employés internes et que les données traitées (noms et numéros) étaient minimes.
Le 10 juillet 2023, la personne concernée a déposé une plainte auprès de la DPA, alléguant un traitement illicite de ses données personnelles pour l’utilisation de son numéro de téléphone portable privé pour des communications professionnelles sans consentement.
Le contrôleur a par la suite reconnu la nécessité de réviser ses pratiques internes et, à compter du 1er septembre 2023, a interdit l’utilisation de téléphones personnels pour les groupes WhatsApp d’entreprise, à moins qu’un appareil de l’entreprise ne soit actif.
La plainte a été initialement rejetée (le 29 septembre 2023), mais rouverte ultérieurement le 16 avril 2024.
L’autorité espagnole de protection des données (APD) a constaté une violation de l’article 6(1) du RGPD. L’APD a estimé que le responsable du traitement avait traité illégalement le numéro de téléphone portable personnel de la personne concernée en l’ajoutant à un groupe de travail WhatsApp sans base légale valable. Aucun consentement n’avait été obtenu au titre de l’article (6)(1) du RGPD , et le responsable du traitement n’a pas démontré que le traitement était nécessaire à l’exécution d’un contrat ou justifié par un autre fondement juridique. La personne concernée avait clairement refusé de continuer à utiliser son numéro privé pour ses communications professionnelles dans un courriel daté du 11 mai 2023, et pourtant le responsable du traitement l’a ajoutée au groupe WhatsApp le 5 juin 2023. L’APD a conclu que cet acte constituait un traitement illicite de données à caractère personnel.
L’APD a rejeté les arguments du responsable du traitement relatifs au consentement implicite et à la nécessité opérationnelle. L’APD a souligné que la « commodité opérationnelle » ne prévalait pas sur l’exigence de licéité du traitement. L’APD a souligné que le responsable du traitement avait admis que certains employés utilisaient des appareils personnels en raison de l’indisponibilité des appareils de l’entreprise, et que cette pratique n’avait été interdite qu’à partir du 1er septembre 2023, soit bien après l’incident.
L’APD a également rappelé au responsable du traitement son obligation, en vertu de l’article 5(2) du RGPD (responsabilité) et de l’article 24 du RGPD, de mettre en œuvre des mesures appropriées et de conserver des enregistrements démontrant la licéité du traitement. En l’espèce, le responsable du traitement n’a pas pu prouver le consentement de la personne concernée ni l’existence d’une autre base légale. L’absence de garanties et de politiques appropriées pour l’utilisation des appareils personnels dans les groupes de messagerie a encore aggravé la situation.
Me Philippe Ehrenström, avocat, LLM








Dénigrement d’une société en ligne, e-réputation et mesures urgentes
L’ordonnance rendue par le Tribunal de commerce de Saint-Étienne le 10 juin 2025 (RG no 2025R00128) traite de faits de dénigrement en ligne dans un contexte professionnel. Elle met en lumière les conditions d’intervention du juge des référés face à des publications potentiellement attentatoires à la réputation d’une société.
Le litige oppose la SAS K, un cabinet d’expertise comptable en ligne, à la SARL M et à son gérant, Monsieur [C], lequel avait sollicité K pour la création de son entreprise et son suivi administratif. Des retards administratifs liés aux exigences de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat (CMA), et la communication tendue qui s’en est suivie, ont conduit K à mettre un terme à sa mission. Par la suite, Monsieur [C] a publié une série d’avis très virulents, parfois sous pseudonyme, sur différentes plateformes numériques (Google, Facebook, Instagram, LinkedIn, WhatsApp, YouTube), visant explicitement le cabinet et certains de ses collaborateurs.
K a estimé que ces publications ne relevaient pas d’une critique objective ou d’un intérêt général, mais s’apparentaient à un chantage à la réputation, Monsieur [C] ayant clairement affirmé qu’il poursuivrait ses publications tant qu’il ne serait pas remboursé. Constatant que les mises en demeure étaient restées sans effet et que les propos continuaient, K a saisi le juge des référés afin d’obtenir la suppression des contenus litigieux et l’interdiction de toute publication future du même type.
L’ordonnance du juge s’ouvre sur un exposé factuel. Elle rappelle que la procédure a été engagée régulièrement, que les défendeurs ont été valablement assignés mais n’ont pas comparu, rendant la décision réputée contradictoire.
Dans son analyse de recevabilité, le juge constate que l’action est conforme à l’article 472 du Code de procédure civile : la demande est recevable, régulière et non entachée d’irrecevabilité.
Concernant le fond, le juge se réfère à l’article 873 du Code de procédure civile, qui autorise le juge des référés à ordonner des mesures conservatoires ou de remise en état pour faire cesser un trouble manifestement illicite ou prévenir un dommage imminent. Il rappelle d’emblée qu’une publication négative ne constitue pas en soi un trouble manifestement illicite, dans la mesure où elle relève du droit à la liberté d’expression. Toutefois, pour être licite, une critique doit reposer sur une base factuelle suffisante et être exprimée avec mesure.
En l’espèce, le juge note que les pièces produites — notamment les courriels échangés entre K et le client — témoignent d’une relation dégradée et d’une communication agressive de la part de Monsieur [C]. Cependant, la question de savoir si les critiques publiées sont fondées ne peut être tranchée de manière certaine au vu du dossier. En revanche, le juge observe que la quantité et la tonalité des messages, leur répétition sur plusieurs canaux et l’usage de pseudonymes simulant des avis multiples démontrent un manque manifeste de mesure. Il constate en outre la mise en cause directe de certains collaborateurs du cabinet, ce qui confère à ces publications un caractère particulièrement agressif et personnel.
Ces éléments caractérisent un trouble manifestement illicite que le juge estime devoir faire cesser. Il accueille donc favorablement la demande d’injonction de suppression des contenus visés, avec une extension à toute autre publication similaire. Le délai initialement sollicité (24 heures) est jugé trop court et est étendu à 48 heures à compter de la signification de la décision, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard. De même, pour éviter toute réitération, le juge interdit toute nouvelle publication de contenu concernant K, sous la même astreinte.
Concernant la demande indemnitaire de 5 000 euros au titre du préjudice subi, le juge l’écarte, estimant que la preuve du préjudice réel n’est pas apportée. Bien qu’un client potentiel ait indiqué avoir été influencé par les avis négatifs, la société reste bien notée sur Trustpilot et maintient une position favorable dans les classements professionnels. Le juge conclut que le préjudice allégué n’est pas démontré, d’autant plus que l’ensemble des avis négatifs ne peut être imputé au seul défendeur.
S’agissant des frais de procédure, la juridiction accorde à KEOBIZ une indemnité de 500 euros au titre de l’article 700 du Code de procédure civile, pour couvrir une partie des frais engagés. Les défendeurs sont condamnés solidairement à cette somme, ainsi qu’aux dépens.
La décision se conclut en rejetant les autres demandes et rappelle que la liquidation de l’astreinte relèvera du juge de l’exécution.
Cette ordonnance, bien que rendue dans le cadre d’une procédure en référé, apporte plusieurs enseignements pratiques importants pour la pratique du droit en matière de réputation numérique. Elle illustre les exigences de proportionnalité dans l’expression critique sur internet, même dans le cadre d’un différend commercial. Le juge pose clairement une frontière entre la liberté d’opinion et le harcèlement numérique, en se fondant non seulement sur le contenu des publications, mais aussi sur leur volume, leur tonalité et leur caractère répétitif et personnalisé. Il souligne également que la preuve d’un préjudice concret, et non simplement ressenti ou présumé, reste indispensable pour justifier une indemnisation.
Pour les praticiens suisses, cette décision met en relief une approche rigoureuse de la jurisprudence française en matière de gestion contentieuse de l’e-réputation. Elle illustre l’usage du référé comme outil rapide de protection de la réputation commerciale, tout en respectant l’équilibre entre droit à la critique et atteinte injustifiée.
[La décision a été mise en avant par Me Alexandre Archambault sur Linkedin]
Me Philippe Ehrenström, avocat, LLM, CAS en Droit et intelligence artificielle
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